Ils sont là aussi, ils te regardent tous.
Tu es là, et tu sais que tu vas mourir bientôt. C'est écrit, ils te l'ont dit.
Tu commences le spectacle.
Quand le temps est au mal, on ne peut plus faire le bien.
Donner à l'un, c'est prendre à l'autre.
Alors tu connais l'issu, où plutôt tu vois l'impasse.
Tes mains dans le vide.
Ta gorge serrée.
Tu ne pleures même pas.
Tu as de la volonté, mais plus d'espoir.
Tes yeux sont fermés. Tu te crois ailleurs.
Là, des tuyaux, des sondes, plus de cheveux, tu dégueules tes tripes.
Là bas, l'arène, le sable, le public, et ce corps étranger qui fait la danse avec toi.
Les draps blancs et la cape rouge t'enveloppent.
Les cris, les hués, les pleurs, l'action.
Tu es ignorante de l'au-delà.
Tu hurles ici. Tu attaques là bas.
Ils fuient d'un côté, ils en redemandent de l'autre.
Ta respiration. Ta sueur. Ton souffle.
Tes enfants, ta famille, ton mari.
Tu te souviens.
Le massacre a commencé depuis longtemps.
Tu imagines la liste des candidats au job que propose la déesse de la mort.
Tu esquives celui qui veut te planter le descabello entre les omoplates.
Oléééé !
Ton c½ur bat plus vite et pourtant ce n'est pas signe de meilleure vitalité.
Dans ce genre de combats, il y a ceux qui veulent ta mort et ceux qui ne la veulent pas.
Question de sensibilité. Non à la souffrance. Oui à l'amour.
Tu dérapes. Tu trébuches. Tu suscites la réaction du public.
Tu te relèves doucement. Le spectacle n'est pas encore terminé.
Tu vomis. Tu craches du sang.
Tu serres fort tes mains, tu crispes tes dents.
C'est le dernier combat.
Tu vas mourir, c'est écrit.
Tu envoies des derniers efforts. Tu fonces. Tu es prête à l'encorner.
Il t'évite.
Marie, ta fille. Jules ton fils.
Deux petites têtes blondes.
Quatre ans et six ans.
Obnubilés par la blancheur de ton visage.
Ils te regardent. Innocents, naïfs.
Ils continuent à jouer.
Les petites voitures qui roulent sur la barre métallique du lit.
Des rires d'enfants.
Des rires qui paraissent étranger à ce monde.
Dans l'arène aussi il y a des gens qui rient.
Ils n'ont pas le droit de sourire.
Ils sortent de ta chambre d'hôpital.
« A demain maman chérie qu'on aime à la folie et de tout notre c½ur »
L'arène.
Eux, sont encore là. Ils ont payés cher pour te voir mourir.
Chambre 276. Ils sont encore là. Ils paieraient cher pour te voir en vie.
Le sable.
Les gouttes de transpiration.
Tu en prends plein la figure.
Tes yeux. Tu es aveuglée.
Ton pouls ralenti.
Ton souffle. Une vraie machine à vapeur.
Là bas tu regardes le toréro. Le regard noir.
La danse. Mélange de tango et de flamenco.
L'embarquement.
Il a risqué sa vie autant que toi.
Seulement, tous étaient de son côté.
Retour en arrière. Le toréro lance sa montera avant le combat.
Elle tombe à l'endroit. La chance est pour lui.
Ici. Ton regard se perd parmi tes proches.
Un souffle au c½ur.
La fatigue te gagne.
Tu laisses s'échapper une larme qui vient s'écraser par terre.
La tête te tourne.
Tu craches encore.
Tu t'étouffes.
Tu reprends ta respiration.
Tu la perds, tu décrispes tes mains.
Tes membres. Légers.
Tu n'as jamais connue ça.
Tu pars. Voyage. La libération et la souffrance en même temps.
Là bas.
Tu n'as pas donné assez de spectacle. Ils ne t'ont pas graciée.
Tu t'écroules dans l'arène.
La ola des spectateurs.
Le sourire de ton partenaire.
C'est terminé.
Ta chambre.
Demain ils ne reviendront pas.
Ils savent. Toi aussi.
Ferme tes yeux jolie poupée.
